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Zoom sur... L’atelier d’écriture

lundi 3 février 2020, par Nicole BIDON
Je suis assise dans le noir. Je ne perçois aucune présence près de moi. Je ne sais pas quel âge j’ai. Je ne sais pas qui je suis. Je suis seule. Totalement. De cette certitude germe une langueur ; des vagues lentes au début se muant progressivement en courants tumultueux dont les flots viennent bientôt s’écraser contre ma poitrine et ma tête puis se figer brutalement en une angoisse aussi profonde que soudaine. Est-on jamais seul ?
Je connais les monstres des ténèbres. C’est peut-être la seule chose dont je me souvienne clairement. Ils sont terrifiants. Ils ne vous lâchent pas. Toujours derrière vous, ils sont prêts à vous dévorer. Mais jamais ils ne vous font face. Je prends conscience de leur présence invisible. Je me lève à demi et galope à quatre pattes droit devant moi puis je me tourne brusquement tombant à la renverse. Ce faisant, je heurte quelque chose. Oui, mon dos est appuyé contre une matière dure, stable, rassurante. Je me relève. Je suis sauvée ! Les monstres ne peuvent plus rien contre moi. Je sais qu’ils fuient mon regard pourtant aveugle dans le noir absolu.
Ma respiration précipitée et le sang qui cogne mes tempes résonnent étrangement. On dirait que le volume du lieu est important. Je fais un effort de mémoire mais je ne me souviens pas du moment où j’y suis entrée.
Pourquoi suis-je là ?
Suis-je condamnée à rester debout contre cette paroi ?
Le calme à peine revenu devient appréhension.
Non, si je suis entrée, c’est qu’il y a une issue. Je dois la trouver. Je touche la paroi dans mon dos.Je n’en identifie pas la matière. Elle est sèche, fraîche et légèrement rugueuse. Laissant la paume de mes mains glisser contre ce mur, je marche de côté toujours adossée, face au vide du lieu. De temps à autre quelques irrégularités m’intriguent mais sans plus. Cette avancée lente et monotone, l’absence de souvenir et les monstres qui n’attendent qu’un instant d’inattention pour m’attaquer m’oppressent. Les doigts de ma main gauche reconnaissent le contact maintenant familier d’une nouvelle irrégularité. Non, il s’agit d’autre chose. C’est rugueux aussi, mais ligneux. Et ça dégage une odeur un peu écœurante qui m’est familière. Si je pouvais me souvenir... je me décale un peu plus sur ma gauche pour que mes deux mains touchent en même temps. A mon contact, ça devient poisseux et l’odeur s’accentue. On dirait que ça se dilate. Oh, pas beaucoup mais dans un mouvement régulier de va et vient. Ce que je touche est vivant. Ce n’est pas animal. C’est comme... comme du bois, c’est ça. C’est comme si je touchais le cœur d’un arbre ! Je porte un doigt à ma bouche pour goûter le liquide poisseux : le goût est à la fois âpre et sucré. De la sève. Je touche du bois vivant ! Je connais cette sensation, je l’ai déjà vécue. J’en suis certaine ! La mémoire me fait défaut pourtant. J’ai la certitude d’être dans un tronc d’arbre creux. Je caresse la zone poisseuse. J’en délimite les contours. Elle est légèrement plus haute et plus large que moi. Habituée à n’entendre que mon souffle dans ce lieu clos, je prends peur quand les pulsations de la dilatation s’amplifient et commencent à résonner. On dirait les battements d’un cœur. Que va-t-il m’arriver ? Cet organisme vivant va -t-il m’assimiler ? N’aurai-je échappé aux monstres des ténèbres que pour être digérée par la sève qui coule maintenant au sol et colle sous mes pieds nus ? Des tremblements montent le long de mes jambes et gagnent mon buste puis mes bras. Il faut que je fuie la sève. Que j’avance vers le centre du tronc. Mais les monstres pourront alors m’encercler et bondir pour me dévorer...
Je dois faire un choix.
Dans le vacarme des pulsations qui me bousculent, je me laisse projeter en avant vers les lignes ennemies. Et je décide de faire front aux deux dangers qui vont bientôt fondre sur moi. Je suis à plusieurs pas de la paroi et je me retourne pour lui faire face. Je choisis, par mon dos tourné, de signifier aux monstres qu’ils ne représentent plus pour moi le principal adversaire.
Et soudain, des cris ! Des cris étouffés, de l’autre côté : « La porte ! La porte va s’ouvrir ! Vite, prévenez la vieille Sylve ! » Sylve, je connais ce nom. Sylve est mon amie, je le sais. Mais je ne me souviens pas. Je ne me souviens pas ! Je voudrais crier pour signaler ma présence et aucun son ne sort.
Tout mon être est tendu vers cette porte. J’ai repoussé au loin les monstres des ténèbres par ma seule volonté ; chassés de mon esprit, je les ignore. Ils ne me font plus peur. Je sais maintenant comment les vaincre. Plus jamais je n’avancerai dos au mur pour me rassurer. Se tenir debout sans trembler, voilà le choix définitif que je fais.
Un chant monte de l’autre côté. Des centaines de voix en harmonies complexes. Elles m’appellent. J’ondule portée par le tempo. Je reprends le chant envoûtant. Combien de temps ? Les yeux fermés, ivre d’une indicible joie, je chante et je danse seule au milieu du tronc.
Puis mes yeux se dé cillent sur une lumière filtrant par les interstices autour de la porte vivante. Je chante de plus belle, exaltée. Ma délivrance est proche , oui ! Le tronc va s’ouvrir et me laisser sortir par la porte qui bat comme un cœur.
Je vivrai une deuxième naissance, libérée de mes peurs.
Je ne vois plus que la lumière. Mes sœurs et mes frères m’attendent de l’autre côté. Je me souviens enfin.
Les interstices se sont agrandis, me laissant entrevoir une partie de la scène qui se joue à l’extérieur : les esprits de la nature rassemblés sont en transes sous un soleil éclatant.
Je prends une inspiration, la porte s’ouvre dans un ultime battement, alors mes ailes se déploient et je bondis nue dans la lumière, portée par l’exclamation de mille voix qui m’accueillent.
Face à moi, la vieille Sylve ouvre ses bras et nous nous enlaçons, montant en tourbillons jusqu’à la cime de l’arbre. Nous tournoyons quelques instants durant lesquels je sens toute son énergie et sa fantastique science se déverser en moi. Je ne tiens plus dans mes bras qu’un corps desséché comme une feuille d’automne. Je desserre mon étreinte et je la regarde flotter de droite et de gauche pendant sa lente descente tandis qu’un silence recueilli s’est fait dans toute la forêt. Je murmure un adieu et je reviens me poser au sol recevant, émue, les accolades et les sourires.
Désormais, je suis la nouvelle Sylve, protectrice des arbres. Celle qui se tient debout sans trembler.

La porte
par Sandrine, 2019

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